Les plus conservateurs croient avoir tout compris quand ils clament :
l’égalité au sein du couple, c’est le désordre, et le début de la
débâcle pour l’ensemble de la société malgache. L’harmonie au sein de la
société, soutiennent ces conservateurs, serait garantie par la position
dominante du mari, d’ailleurs consacrée par la loi des hommes et même
par la parole de Dieu.
Mais la débâcle sociale, elle est déjà là !
La coutume chez les Betsimisaraka, dans la région de Beforona
notamment, voulait que lorsque des jeunes gens se plaisent et décident
d’envisager un futur commun, le jeune homme aille déposer un fagot
devant la porte des parents de la jeune fille. Il signifiait ainsi son
souhait de s’intégrer à sa future belle-famille. Commençait alors le
rapprochement entre les deux familles, qui allait déboucher sur le
mariage des jeunes gens sous l’auspice de leurs parents.
Aujourd’hui, seules les personnes âgées devenues grands-parents
connaissent cette coutume pour l’avoir vécue. La pratique courante
actuelle veut que le jeune homme mette la jeune fille enceinte, puis
continue son chemin, avec tous les maux sociaux qu’entraîne cette
pratique. C’est le début d’une vie communautaire sans règles, où règnent
le cynisme, le chacun pour soi.
Démasquer la débâcle sous l’apparente paix sociale
Description d’une situation vécue : le gardien d’une propriété
voulait répudier son épouse pour en prendre une autre plus jeune. Cela,
bien que peu élégant, n’aurait regardé que lui, si l’épouse chassée
n’avait assuré de fait les fonctions de gardienne, son mari étant occupé
le jour à un autre emploi, la nuit rejoignant l’autre femme. La
décision des propriétaires de formaliser l’état de fait, en rémunérant
la gardienne de fait plutôt que son mari, a déclenché un petit séisme au
niveau du couple : le mari, dépouillé du pouvoir que lui conférait la
rémunération, s’est senti émasculé. Sa réaction a été d’une violence
telle que la femme, effrayée, a voulu retourner à la situation
antérieure, où elle faisait le travail tandis que lui en recevait la
rémunération, en tant que chef de famille.
Cet exemple met en évidence la nature de l’ordre social que la
décision des employeurs a déstabilisé : basé sur une injustice, négation
du principe « Izay miasa no tompon’ny vokatra », cet ordre est
artificiel, donc fragile, son maintien dépendant de la soumission de la
femme. Il aura suffi que celle-ci, redoutant de se retrouver sans
ressources (alors que son mari a d’autres ressources que la rémunération
de gardien, dont il faisait « généreusement » profiter sa femme), se
plaigne auprès des employeurs, mettant à nu le caractère injustifiable
de l’affectation des ressources, pour que l’apparente paix sociale vole
en éclats.
Par où commencer ? Une porte d’entrée parmi d’autres : la formation des juges
Ce genre de situation ne se règle pas facilement. Si elle était
portée en justice, il n’est pas impossible que l’issue dépende du sexe
du juge : un homme, croyant préserver ainsi l’ordre social, favorisera,
même inconsciemment, le mari ; inversement, une femme juge favorisera
plutôt la femme, bravant les critiques de ses collègues qui diront que,
comme toutes les femmes, elle décide non selon la raison, mais selon son
cœur.
C’est dire combien il est important que dès leur formation, les
futurs juges, hommes et femmes, soient sensibilisés à ces aspects de la
justice sociale et de la justice tout court. Il est impensable qu’une
décision de justice dépende, outre de son interprétation de la loi, de
la sensibilité personnelle du juge. Les situations résultant de
l’inégalité entre les époux (qui sur le fond sont très semblables dans
tous les pays) ontété documentées, approfondies, structurées pour
obtenir des principes de droit qui soient universellement applicables,
indépendamment des cultures et des religions. Les magistrats doivent se
familiariser avec ces principes et les appliquer.
Réinventer les vraies valeurs malgaches pour une société plus stable
Ces principes, appliqués de manière professionnelle, contribueront à
instaurer plus de justice sociale, plus d’égalité dans les relations à
l’intérieur des couples, et ainsi à créer une société plus harmonieuse.
L’Afrique du Sud sous le régime d’apartheid était apparemment plus
stable qu’elle ne l’est maintenant qu’elle est soumise aux soubresauts
propres aux régimes démocratiques. L’injustice sociale, bâtie sur des
notions de hiérarchie des races, était la base d’un système qui en
apparence fonctionnait assez bien. Fallait-il pour autant laisser
continuer le système odieux de l’apartheid ? De même, l’apparence
d’ordre actuelle, bâtie sur une notion de hiérarchie entre les sexes
(qui était absente de l’authentique société traditionnelle, celle par
exemple du Beforona d’il y a deux générations), cache en fait un déficit
de cohésion et de respect mutuel à l’intérieur des couples comme au
sein de la société. Ce sont ces valeurs qu’il faut retrouver, en les
adaptant au contexte d’aujourd’hui, pour espérer vivre dans une société
moins violente.
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